Quart de nuit #03
Immense vie, raccourcie.
En veille ✍️
Il est des vies raccourcies qui en valent mille.
La sienne est de celle-là, qui laisse derrière elle un sillage immense, un sillon plutôt, puisqu’il est profond.
Le crabe a bouffé ce qu’il a pu, mais Charlie Dalin ne lui a pas laissé grand-chose, juste le reste de sa vie.
On peut en faire des trucs pendant le reste d’une vie. Le temps n’a pas l’air de se dérober, d’ailleurs on le ménage. Il nous faut toujours plus de “demain” et des tonnes de “bientôt”.
Mais parfois, ça tronçonne dans le vif, sans prévenir, alors même que la sève pompe à plein. Et demain est remis aux calendes grecques.
Charlie, lui, n’a pas procrastiné. Ses quarante-deux années sur mer et sur terre, il les a vécues sans en laisser une goutte.
Le 14 janvier 2025, alors qu’il entre dans le chenal des Sables-d’Olonne, bras tendus vers le ciel, une fusée lumineuse dans chaque main, il a l’élégance de nous laisser croire qu’il n’est qu’un navigateur exceptionnel.
Agglutinée sur les quais, la foule applaudit le vainqueur magnifique. Les médias saluent le champion qui fend l’armure, c’est comme ça qu’ils disent quand les larmes refluent. Oui, cette fois Charlie pleure. Son voilier est amarré, il enjambe la filière et pose le pied à terre après soixante-quatre jours de mer. Il fend la foule et entame son walk of fame, la remontée du ponton en direction du podium.
Dans son dos, la coque en carbone de son IMOCA de dix-huit mètres est déserte. Seul résonne à l’intérieur le grincement des amarres qui se tendent dans les risées. Charlie s’éloigne, les semelles en caoutchouc de ses bottes détrempées couinent, chaque pas le fait entrer un peu plus dans la légende, chaque pas l’éloigne à jamais de ce bateau. Avant de débarquer, il a pris le temps de tout mettre en ordre. Il a sûrement eu la pudeur de vider l’équipet tribord qui surplombe le réchaud à gaz. C’est là qu’il avait entassé les petites boîtes en carton remplies de soixante-quatre opercules d’aluminium vides, percées avec application, jour après jour, d’un claquement de pouce.
Le trophée est en l’air, tenu à bout de bras par le champion. Son visage grimace un sourire, puis se déforme et c’est autre chose. Et personne ne sait. Puisque c’est un homme d’exception.
Promis Charlie, nous passerons le reste de nos vies à admirer la tienne, cette immense vie raccourcie.
Je voulais vous parler des personnages de Scélérate, j’ai pris un détour, mais tout y est.
Balise 📍
“Elle saisit son pilulier, fait coulisser le couvercle en plastique translucide et découvre des dizaines de gélules et comprimés aux tailles dépareillées et aux couleurs criardes, ordonnées dans des cases numérotées de un à trente, calendrier de l’avent dont l’ouverture métronomique prolonge l’après. Sans eau, Françoise gobe le contenu de la cellule vingt-neuf, une habitude prise six mois plus tôt : remonter en sens inverse, faire des lundis des dimanches. Sa manière à elle d’entrer en résistance, libre de choisir jusqu’au bout.”
Le mois prochain, je vous en dirai un peu plus sur l’intrigue de Scélérate.



Quelle belle phrase : "le crabe a bouffé ce qu’il a pu, mais Charlie Dalin ne lui a pas laissé grand-chose, juste le reste de sa vie."
Il sort quand ce livre exactement ? Il me tarde de le dévorer :)