Quart de nuit #01
Un roman qu'il ne lira pas
En veille ✍️
Michel, l’océan Atlantique, il l’a labouré de long en large, sur une coque ou sur deux, soufflé par les alizés à l’aller, secoué par les dépressions au retour. Michel, c’est mon père.
Sylvie aussi a poncé la surface du grand bassin, en course, en charter, en croisière, en couple, en équipage, en famille. Sylvie, c’est ma mère.
Dix-sept traversées pour elle. Une vingtaine pour lui.
Et André le grand-père ? Et Lucien, l’autre grand-père ? Et les oncles et tantes ?
Chez nous, ça traversait l’Atlantique à la voile comme d’autres prennent une nationale.
Et moi ?
Je suis resté en cale sèche, ou presque. J’ai fait des ronds dans l’eau salée, en bordure de granit.
J’aurais aimé qu’il m’emmène, Michel. Qu’on se le mange, cet océan. Trop tard. Une histoire de distance, d’occasions manquées sûrement.
Alors il y a cinq ans, je me suis mis à écrire cette traversée de l’Atlantique, une traversée père-fils, en double. Ça m’a pris comme ça, un soir. Puisqu’on ne traversait pas, j’allais me l’inventer cette navigation. J’ai pondu dix pages. C’était très mauvais, elles ont fini au fond d’un tiroir.
Et puis, il y a un an, j’ai eu envie de cet océan, encore. Encore plus. Pas pour y faire bouillonner Narcisse. Cette fois j’ai voulu raconter la Mer pour de bon. Sa beauté. Sa férocité aussi. Son pouvoir unique de passer les âmes aux rayons X.
J’ai fait monter à bord de mon carnet ligné trois personnages et je les ai laissés naviguer au grand largue, cap à l’ouest, pour ce qui est devenu un huis clos maritime.
Et tandis que ces trois-là étaient presque au bout de leur aventure, tandis que j’écrivais les derniers chapitres, Michel est mort.
Mon roman est achevé. Il sortira en librairie le 21 août prochain.
Mon père ne le lira pas, mais je lui dois mes mots, ceux pour dire la mer, les drisses qui claquent et les étoiles qu’on ajuste au sextant.
Balise 📍
“Alors Cécile sonde. Elle guette cette déprime, mais ce soir rien ne vient. Juste la solitude. Est-ce parce qu’elle est anesthésiée par le choc du départ ? Arrachée à sa terre, les racines pendantes à la surface d’une mer où rien ne pousse, pas même les angoisses.”
Le mois prochain, je vous parle d’une vague.
Pas n’importe laquelle, celle qui a donné son titre au roman.


ca démarre bien ce roman dis-moi !! J'aime beaucoup le ton et la belle écriture. CA donne envie d'en savoir plus.
Je suis toutefois très triste d'apprendre la disparition de Michel avant la parution de ton livre. Je ne savais pas pour ton Papa.... je t'embrasse fort